Auteur·e
: Miguel Amorós
Titre
: La ville totalitaire
Date
: mars 2005
Notes
: Texte publié dans
Préliminaires, une perspective anti-industrielle
, éditions de la Roue, 2015. Texte publié dans la revue espagnole
Al Margen
n°53, Valence, printemps 2005. Texte original en espagnol : “La urbe totalitaria”
« Nous devons être persuadés que la nature du vrai est de percer quand son temps est venu, et qu’il se manifeste seulement quand ce temps est venu ; c’est pourquoi il ne se manifeste pas trop tôt et ne trouve pas un public sans maturité pour le recevoir […] »
G. W. F. Hegel,
Phénoménologie de l’esprit
, Préface.
Au cours des années 1990, une série de changements sociaux ont eu lieu après une lente gestation dans les années antérieures. Ils annonçaient l’avènement d’une nouvelle époque bien plus inquiétante que les précédentes. Le passage d’une économie fondée sur la production à une économie de services, l’empire de la finance se situant au-dessus des États, la déréglementation des marchés (y compris celui du travail), l’invasion des nouvelles technologies et l’artificialisation de l’environnement vital qui en découle, l’essor des moyens de communication unilatérale, la marchandisation et le repli sur la sphère de la vie privée, l’augmentation des formes de contrôle social totalitaire sont des réalités nées sous la pression de nouvelles nécessités imposées par un monde où règnent des conditions économiques mondialisées.
Celles-ci peuvent se résumer en trois points : l’efficacité technique, la mobilité accélérée et le présent perpétuel. Le plus surprenant dans ce nouvel ordre créé n’est pas la rapidité des changements ou la destruction de tout ce qui lui résiste, y compris la façon de sentir, de penser ou d’agir, mais l’absence d’opposition significative. On dirait que les changements constants ont effacé la mémoire de la classe ouvrière et invalidé son expérience, ses références, le critère et les autres bases de l’objectivité et de la vérité, empêchant que les travailleurs tirent les conclusions implicites de leurs défaites. En outre, ces changements ont pulvérisé cette même classe ouvrière en dissolvant toutes les relations entre individus et l’ont convertie en
un troupeau aveugle.
Ce qui est certain, c’est que l’adaptation aux exigences de la mondialisation requiert d’en finir avec les fondements mêmes de la conscience historique, avec l’idée de classe elle-même. Pour que les masses soient des exécutrices involontaires des lois du marché mondial, elles doivent être atomisées dans un mouvement continu et submergées par un interminable présent gorgé de nouveautés
ad hoc
prêtes à être consommées.
Les villes, à la démographie déjà stagnante, ont subi un processus de destruction-reconstruction sans précédent dans l’histoire. Ce processus est particulièrement intense en Espagne, où actuellement le pourcentage des logements construits avant 1940 est plus faible que celui de l’Allemagne, pays pourtant dévasté par les bombardements massifs de la Seconde Guerre mondiale. La voracité des intérêts immobiliers a été telle que le degré de destruction atteint est supérieur à celui d’une guerre sans merci. Avec pour conséquence la perte irréversible de leur identité, les villes sont en passe de devenir les calques d’une seule et même ville, ou pire, les parties d’une seule mégalopole tentaculaire, un nœud du réseau financier mondial. Selon le dynamisme dont le territoire fait preuve, il peut être réorganisé fonctionnellement (comme en Catalogne), ou bien vidé (comme en Aragon) ou encore rempli (comme au Pays basque).
Dans l’occupation de l’espace, le pouvoir joue sa carte majeure et le nouvel urbanisme devient la technique idoine pour instrumentaliser l’espace, en désamorçant les conflits présents et en effaçant la mémoire des anciens combats. Ainsi se crée un nouveau mode de vie uniforme, dépendant des machines, surveillé, frénétique, dans un climat existentiel amorphe que les dirigeants appellent le « futur ». La nouvelle économie oblige à de nouvelles habitudes, à de nouvelles manières d’habiter et de vivre, incompatibles avec l’existence des villes
& avant
et les mœurs des habitants qui les peuplaient. Cette nouvelle conception de la vie fondée sur la consommation, le mouvement et la solitude, c’est-à-dire l’absence totale de relations humaines, implique une artificialisation sanitaire de l’espace réalisée au moyen d’une restructuration à partir de paramètres techniques. La technique va …