Auteur·e

: Miguel Amorós

Titre

: Urbanisme et ordre

Sous-titre

: en Espagne

Date

: décembre 2003

Notes

: Conférence donnée le 20 décembre 2003 à l’Ateneu Llibertari de El Cabanyal, Valence, Espagne. Traduction française par Jacques Hardeau, novembre 2022. Texte original en espagnol : “Urbanismo y orden”

Source

: Consulté le 9 août 2026 de https://sniadecky.wordpress.com/2024/05/11/amoros-urbanisme-fr/

« L’urbanisme idéal

est la projection dans l’espace

de la hiérarchie sociale sans conflit. »

“Commentaires contre l’urbanisme”,

Internationale Situationniste

n°6, août 1971.

L’urbanisme est l’ensemble des techniques qui ont pour objet la transformation des villes en centres d’accumulation du capital. Il rend possible l’appropriation par le capitalisme de l’espace social, qu’il recompose d’après les normes que dicte sa domination. En conséquence, l’urbanisme consiste en une simple destruction cumulative de sociabilité. En nous en tenant à la situation espagnole, nous diviserons le phénomène de l’urbanisation en trois périodes selon le degré atteint par la destruction du milieu urbain : celle de l’urbanisme bourgeois (1830-1950), celle de l’urbanisme à outrance (1950-1985) et celle de l’urbanisme totalitaire (à partir des années 1980). Dans les deux premières, l’urbanisme, en tant que technique de la séparation, devait promouvoir l’atomisation et la dispersion des travailleurs que le système productif obligeait à concentrer. La troisième période part de l’isolement général de la population, favorisé par la disparition du système manufacturier et la généralisation d’un mode de vie consumériste. L’automatisme de la machine prévaut sur les autres facteurs et modèle l’existence humaine en même temps que tout le fonctionnement du milieu urbain, révélant ainsi l’essence totalitaire de l’urbanisme contemporain.

La longue durée de la première période, celle de la contre-révolution urbaine, indique que la conversion de l’espace en capital et l’apparition subséquente du marché du sol et du logement fut un processus lent. Ses effets destructeurs furent palliés par l’apparition tardive des usines, étant donné le caractère essentiellement agraire de la bourgeoisie espagnole et la résistance paysanne à la prolétarisation. Jusqu’en 1848 les villes étaient conçues comme des noyaux fortifiés. À partir de cette date, des arrêtés furent publiés sur l’alignement des rues. La division territoriale en provinces et la construction de routes réactivèrent les villes qui devinrent capitales, et la confiscation des biens de l’Église libéra suffisamment de terrain pour que la ville puisse croître sans dépasser ses limites, sauf dans les cas plus dynamiques de Barcelone et Madrid. C’est là qu’apparurent pour la première fois les

quartiers neufs

, division du sol en quadrillages, sans limites ni centre. Le quadrillage était la forme la mieux adaptée au capital ; on obtenait de la parcelle carrée ou octogonale le bénéfice maximal indépendamment des usages ou des besoins sociaux, et en même temps on faisait de l’urbanisation un processus interminable, incitant à l’extension illimitée de la ville. Le quartier neuf, connecté à la ville par des

grandes voies

et des

chemins de ronde

, reflétait l’alliance entre la géométrie et l’argent, faisant de la ville l’image urbaine du capitalisme. Les quartiers neufs furent les premiers quartiers résidentiels spécifiquement bourgeois, illustrant les premiers effets de la contre-révolution urbanistique, c’est-à-dire, d’abord, la conversion d’un secteur de la ville en espace où les rapports humains se réduisent au minimum ; ensuite, la division de la ville en différents quartiers selon les activités ou le niveau économique de leurs habitants, la

zonification

. Le voisinage n’est pas une vertu pour l’usage classiste de l’espace. Souvent, les classes étaient séparées par de larges avenues ou des rues droites qui servaient à la fois de frontière et de voie de pénétration des forces de l’ordre en cas de mutinerie. Les premières tentatives de planification urbanistique furent entreprises pour contrôler les révoltes populaires. Par conséquent, l’urbanisme naquit comme instrument de contrôle qui assurait l’ordre bourgeois, tout comme les prisons modèles le code civil, et surtout, comme la police, un corps qui apparaît au même moment et s’organise par

districts

, c’est-à-dire, se zonifie.

Le quartier neuf trouva sa contrepartie dans le

taudis

, dévaluation extrême du quartier et du …