Auteur·e
: Le Révolté
Titre
: Les Préludes de la Révolution
Date
: 1882
Notes
: Premier article du
Révolté
du 28 octobre 1882, réagissant aux troubles de Montceau-les-Mines, à la mise en mouvement de la Bande noire et à leur premier procès. L'auteur·e est peut-être Jean Grave, mais ce n'est pas certain.
Source
: Extrait le 16 juillet 2026 de .
Nous sommes en pleine insurrection en France. Chaque jour le télégraphe nous apprend de nouvelles tentatives dirigées contre les patrons, la prêtraille, les agents du gouvernement. On arrête des mineurs qui sortent des puits avec de la dynamite et de la poudre dans les poches. Les attaques contre les patrons ou leurs sicaires ; les lettres menaçantes, les affiches révolutionnaires surgissent de tous côtés. Paris se met de la partie et appelle à la vengeance contre les propriétaires de maisons ; les murs de Marseille, du Creusot se couvrent de placards. Le mouvement tend à s’étendre. L’ouvrier, courbé depuis des siècles sous le joug des exploiteurs, redresse la tête en apprenant que ses frères s’insurgent ; et le bourgeois sent le frisson au dos en voyant le caractère nouveau que prend cette fois-ci le mouvement populaire.
En effet, il n’y a plus à en douter, nous sommes en présence d’un de ces mouvements qui sont les préludes de la Révolution. C’est un des précurseurs de la Jacquerie du dix-neuvième siècle : non pas d’une Jacquerie dirigée, comme au siècle passé, contre les seigneurs — il fut facile à la bourgeoisie de maîtriser celle-ci et de l’utiliser à son profit, — mais de cette Jacquerie que craignaient tant les Robespierre et les Conventionnels, dirigée contre tous les détenteurs de la richesse sociale : des usines, des manufactures, des mines, des maisons, de la banque etc., et contre leurs supports naturels : le prêtre, le gendarme, le juge, le fonctionnaire, le gouvernant, quel que soit le nom qu’il se donne. Toutes les révolutions vraiment populaires ont commencé de même : par des actes isolés, comme ceux de Florian et de Fournier, et par des émeutes partielles, comme celles de Montceau et de Blanzy. Les paysans d’avant 1789 n’ont pas fait autrement, lorsqu’ils faisaient, pendant treize ans, la petite guerre aux seigneurs et à leurs agents, en attendant le moment où il devint possible de promener la torche sur les châteaux pour abolir les derniers vestiges du servage.
Ce qui distingue le mouvement du bassin de Blanzy, de tous les mouvements que nous avons vu se produire en France depuis plus de trente ans, et ce qui lui donne surtout l’importance qu’il a acquise pour la prochaine révolution, — c’est le choix de l’ennemi, c’est la manière dont il porte ses coups, c’est son indépendance de toute clique de politiqueurs bourgeois. L’impulsion révolutionnaire n’a jamais manqué au peuple français ; mais depuis trente ans on a toujours vu les travailleurs suivre les meneurs de la bourgeoisie. Le peuple accourait en masse aux manifestations, mais lui-même n’en était pas l’instigateur : il endossait un programme qui n’était pas le sien. Il suivait les comités de politiciens, et réclamait ce que la bourgeoisie tenait à réclamer à un moment donné. Demandait-elle, par exemple, la réforme du système électoral, le travailleur criait « la Réforme ! » et se laissait berner par ce raisonnement : — « Obtenons d’abord la réforme, ou bien la république ; alors, le gouvernement porté par nous au pouvoir, fondé sur nos épaules, sera obligé de s’occuper de nos réclamations. Le refuserait-il, ne sommes-nous pas là pour lui forcer la main au besoin ? » — Et les travailleurs manifestaient, dressaient des barricades, opposaient leurs poitrines aux baïonnettes de la troupe et finissaient par tomber un gouvernement. On sait le reste. Les nouveaux venus faisaient ripaille à leur tour, s’empressaient de se caser, eux et les leurs, jouaient au fonctionnarisme, et lorsque le peuple rappelait les belles promesses de la veille, le nouveau gouvernement était assez fort pour mitrailler les mécontents.
Cette fois-ci, les choses se passent autrement. Ce n’est plus pour le compte de la bourgeoisie que s’insurgent les mineurs. Ce n’est plus dans les conciliabules des politiqueurs qu’ils vont chercher le mot d’ordre ; ce n’est plus aux bourgeois, ni aux ouvriers embourgeoisés, qu’ils vont s’adresser pour qu’on les organise et les mène à la baguette. Ils marchent eux-mêmes et suivent leur voie. C’est pour mettre fin à …